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Imprimir Essa NoticiaEntre Ciel et Terre…

20/01/2010


par Guy Sahri ©

Entre deux stages sur notre planète bleue, entre deux rives, entre ciel et terre vers un espace qu’il tente de partager, Christian Tissier éblouit constamment par de folles envolées et trajectoires latentes ses prestations en Aikidō, en envoyant chaque pratiquant devant une faille dans sa propre pratique le temps d'un tour de tatamis à la trompeuse indolence. 7ème Dan, Expert Fédéral à la Fédération Française d'Aïkido, Aïkibudo et Affinitaires – FFAAA et Expert Mondial reconnu et très apprécié par ses pairs, il a pratiqué avec tous les maîtres de l'Aïkikaï et principalement avec le Doshu, Kisshomaru Ueshiba, le troisième fils de Ô Senseï Morihei Ueshiba, le fondateur de l’Aikidō. Mais aussi avec Senseï Seigo Yamagushi, figure emblématique dont il deviendra le disciple préféré, Senseï Mitsugi Saotome qui est bien connu aux États-Unis en tant que fondateur de l’Aikidō Schools of Ueshiba et le très vénéré Senseï Kisaburo Osawa, Directeur Technique de l'Aïkikaï de Tokyo au Japon. Certes d’un certain point de vue les pratiques culturelles et sportives se présentent comme un excellent laboratoire de recherche de ce brassage des cultures dont il importe de saisir les formes émergentes et leurs significations, sans pour autant être aveugle aux distinctions ou aux différenciations dont elles permettent les expressions. Mais saisir le corps et son essence dans ses axes pluriels permet de questionner d'un point de vue anthropologique les relations entre les cultures dans des dimensions identitaires, idéologiques et politiques. L’Aikidō occupe une place toute particulière et représente une réponse « intelligente » à la violence, une résolution de la violence… Pourtant la « libération » par l’Aikidō, cette expérience fondamentale, passe par un « éveil » à des règles strictes. Cela peut sembler paradoxal et n’aurait pas manqué d’être dénoncé comme des attaques à la liberté individuelle par les philosophes du soupçon, les philosophes des enjeux du pouvoir! Dans l’Aikidō, ce contenu propositionnel produit conjointement l’est par les corps. C’est la résolution du conflit, un échange qui n’appartient par forcément aux pratiquants mais qui est constitué par ce dialogue créé à partir d’une rencontre improbable « l’un attaquant l’autre » et vice-versa.... Comme le dit si bien, Christian Tissier, c’est « la rencontre de l’autre, celui qui m’est différent, mais celui avec qui, contre toute attente, j’ai pu construire un dialogisme fort, et dans une perspective absolue: un dialogue. Ma réponse à l’attaque de l’autre, je ne la connaissais pas avant qu’il initie son geste. Nous créons à deux un autre geste qui n’est ni de moi seul, ni de l’autre seul, mais un produit conjoint de notre rencontre »… Avec authencité et au-delà du simple Art, essence pure de la pratique, je redécouvre à travers un échange au cours d’une simple matinée ensoleillé à Paris l’histoire d’un moment où le temps me semble à nouveau s’arrêter et où j’écoute un Christian Tissier animé par une non violence et un calme qui veut dans une démarche de paix transformer le conflit, notre conflit, notre bataille intérieur, notre propre réflexion sur l’existence, notre éveil, afin de le résoudre sans répondre par la violence, non pas le supprimer mais l’accepter...


Guy Sahri: A bien des égards 1968 a-t’elle été une grande Année pour vous ? Pourquoi ?

Christian Tissier:

En 1968, à bien des égards je dirais que j'étais lycéen dans le Quartier Latin au Lycée Lavoisier à Paris. J’étais relativement jeune et pas spécialement motivé. A l’époque, compte tenu des problèmes de Société, c’était un peu chaud ce qui m’obligeait à rester et à m’entraîner avec Monsieur Jacques de Perreti dans le 14ème arrondissement. Les phases d’entraînement étaient très difficiles. Je ne sais pas trop pourquoi mais il y avait quelque chose dans l’air et c’est vrai que l’année 1968 a été importante pour moi car c’est l’année où j’ai pris la décision de partir au Japon. C’est également l’année où j’étais en première et où j’ai passé mon baccalauréat en candidat libre. Ce qui m'intéressait dans tout cela c'est le fait de partir loin. Je voulais partir 6 mois. A l’époque, comme c’était aussi le cas pour beaucoup de gamins, mes parents ne roulaient pas sur l’or. Je travaillais donc, à droite, à gauche, surtout des jobs d'été principalement aux « Halles » dans le 1er arrondissement de Paris, ce qui m'a permis de faire des économies et, plus tard de prendre le transsibérien. On ne s’en rend pas compte maintenant mais à l’époque c’était impensable de prendre l’avion pour arriver à Tokyo, c’est fou quand j’y pense !

« Ce ne sont pas les mêmes attitudes… »

Guy Sahri: Pensez vous qu’il soit indispensable d’aller étudier dans un pays pour s’imprégner de sa culture ?

Christian Tissier:

Je pense que l’on peut tout à fait étudier à travers les livres, les documentaires, internet, et aussi au cours de discussions avec des personnes de votre propre pays, un échange de culture. Mais c'est évident que les informations seront toujours filtrées. La façon dont on vit dans un pays, dont on communique avec ses habitants, la façon dont on doit se comporter, ne peut s’apprendre que dans le pays lui-même. Donc je pense qu’il faut vraiment connaître un pays autrement que par l'aspect intellectuel. C’est très important d’y vivre pour sentir les choses et voir le monde différemment. On n’arrive pas là par hasard tout de même ! Évidemment, si on peut y rester quelque temps pour voir la manière dont les gens se comportent, leur façon de s’exprimer, même sur le plan physiologique, remarquer leurs attitudes, apprendre leurs coutumes, cela reste toujours quelque chose d’extraordinaire. Par exemple je parts en Italie, peu à peu je ressentirai et aurai une attitude italienne. Au Japon je n'ai ni la même gestuelle, ni les mêmes attitudes qu’en France où mon comportement diffère, c’est normal ! En Asie il existe tout un ensemble de codes, tout un ensemble de relations avec les gens qui ne peuvent se comprendre que si l’on habite là-bas et que l’on s’imprègne de leur culture. Cela peut paraître étrange mais l’expérience que j’ai vécue en Asie est différente de celle vécue dans tous les pays que j’ai eu l’occasion de parcourir autour de la planète, c’est très particulier à l’Asie…

Guy Sahri: Pensez-vous que cela peut-être aussi une question de comportement ?

Christian Tissier:

Ah oui complètement ! Ce n'est pas le même. Il y a toujours un sens, un sens moral qui est commun à toutes les civilisations. Mais la façon dont il se manifeste est très différente.

« On reste pour enfin se dire… »

Guy Sahri: Pourquoi finalement être resté autant d’années au Japon ? Qu’attendiez-vous de ce long séjour et que vous a-t’il apporté au final ?

Christian Tissier:

Au départ je ne pensais pas rester aussi longtemps. Quand je suis parti j’avais 18 ans, j’étais 2ème Dan. A cet âge-là on ne se dit qu’on va rester des années, on pense qu’on va rester 6 mois, même si l’on est le champion des champions. Mais évidemment cela ne s’est pas passé comme ça et au bout de 6 mois je n'avais aucun billet de retour, c'était un peu difficile pour revenir. Puis 8 mois passent, 1 an, alors on s’installe, on trouve de l'intérêt à une certaine pratique et dans la finalité on reste pour enfin se dire : « Avec le niveau que j'ai maintenant est-ce que c'est intéressant de rester encore, de donner des cours, de m'installer complètement ou n’ais-je pas intérêt à rentrer un peu à la maison et voir ce que cela donne ! »

Guy Sahri: Est-ce que cela vous a semblé difficile de vous accoutumer au Pays ?

Christian Tissier:

(Sourires) Franchement... Rien n'a été difficile, je pense que cela doit être dû à l'apanage de la jeunesse. Si j'avais voulu partir vers 25 ou 30 ans je crois que je me serais dit « tiens plus d'argent, il faut que je prévois ce qui va se passer et ceci et cela ». Quand on a 18 ans on part comme ça puis les choses se font très naturellement…

Guy Sahri: Et si vous partiez maintenant en 2009 ?

Christian Tissier:

(Sourire) Je pense qu'il n'y aurait pas une grande nécessité maintenant à partir au Japon pour les Arts Martiaux. C'est intéressant d'y aller parce que découvrir une culture c'est toujours bon. Il y a toujours un très bon niveau de pratique. Mais, en Occident, le niveau est totalement équivalent. Les temps ont changé, l'époque n'est plus la même. Le Japon faisait rêver en 1968. Tous mes amis qui voulaient un petit peu d'aventure, soit partaient à Katmandou au Népal, soit partaient dans le Mato Grosso do Sul, au Brésil. C'étaient les premiers voyages, les premières aventures, le premier charter, la découverte de l'inconnu, quelque chose de fantastique mais, faire des voyages aussi grands, cela restait quand même impensable !

« Je pensais toujours que je les comprenais… »

Guy Sahri: Véhiculer la culture Japonaise à travers votre pratique de L’Aikidō cela vous a-t’il permis de mieux vous sentir accepté ?

Christian Tissier:

Je dirais que j'ai un statut particulier dans le domaine de l’Aikidō et par rapport aux autres occidentaux, sans vouloir blesser qui que ce soit! Les Japonais me considèrent comme quelqu'un qui les comprends. Moi, je pensais toujours que je les comprenais, je pensais aussi que mes amis les comprenaient également, mais à chaque fois ils me disaient: « Christian ce n'est pas pareil toi, tu nous comprends vraiment ! »

Guy Sahri: Ce n’était pas plutôt une question de « feeling »?

Christian Tissier:

Je pense que c’était plus une question de comportement. Je parle couramment le japonais. Etant arrivé là-bas jeune, j'ai acquis les comportements que l'on doit avoir dans certaines circonstances, différents de ceux que l’on a en France, en Europe, en Occident et même peut-être que l’on aurait aux États-Unis. Présenté comme cela c'est peut-être une question de feeling, oui. Quelque part je comprends leurs codes puisque en fait le Japon fonctionne ainsi…

Guy Sahri: Vis-à-vis des anciens comment cela se passait-il?

Christian Tissier:

Alors ça c'est encore autre chose ! La position, je l'ai acquise par la suite. Quand j'avais 25 ans j'avais une certaine position dans le Dojo comme toute personne qui s'entraîne, mais en ce qui concerne les relations en particulier avec les anciens et les maîtres que j'avais, certainement j'avais la bonne attitude qui n'était pas du tout une attitude d'Occidental. Ça non, je ne pouvais absolument pas me le permettre, tu vois ce que je veux dire, mais sans pour autant être aussi un Occidental qui se plie totalement aux règles. C'était quelque chose de très naturel. Je vais me répéter peut-être encore une fois mais quand on a 18 ans c'est une seconde naissance, un second apprentissage. J'ai quand même passé ma jeunesse au Japon. Je me suis senti plus étranger quand je suis rentré en France que lorsque je vivais au Japon. Je n’avais pas du tout les mêmes codes et les mêmes repères…

« Pour eux on ne salue pas une image… »

Guy Sahri: Attachez vous une importance sur la différence culturelle en particulier et celle que vous véhiculer par L’Aikidō lors de vos nombreux déplacements dans le monde entier ?

Christian Tissier:

Très franchement oui. Je sens cette différence culturelle. Si on arrive en Afrique du Nord, dans le Maghreb, il y a une culture, une différence énorme ne serait-ce que dans le salut, le « Seiza ». Dans la culture traditionnelle japonaise, une position assise très proche du « Seiza », le « Kiza » est utilisée dans le domaine martial. Mais dans les pays musulmans c’est différent. La moitié ne le font pas. Tout cela parce que, pour eux, on ne salue pas une image. Par exemple, récemment je suis partie en Israël et là ce fut encore différent. Certes, il y a des personnes qui ne sont pas très religieuses mais qui acceptent les règles de l’Aikidō. Mais dans les pays musulmans c’est différent. Même entre eux ils ne se saluent pas complètement lors des échanges de travail aussi incroyable que cela puisse paraître...

Guy Sahri: Si par exemple un japonais va au Moyen-Orient ?

Christian Tissier:

Ils ne feront pas plus d'efforts… Pour un Occidental si on ne salue pas une image c'est que l'on ne salue pas une image, pour eux ou pour n'importe qui! Alors évidemment, il y a cet aspect-là, nous Occidentaux nous passeront outre. Mais s'ils sont obligés d'aller au Japon c’est clair qu’ils devront se plier aux règles du pays parce que les règles sont différentes. Je sais que des personnes musulmanes sont allées au Japon, je ne sais pas ce qui s'est passé je n'ai pas eu d'écho. Très franchement je ne sais pas... Ceux que j'ai rencontrés au Japon n’étaient peut-être pas suffisamment religieux pour se sentir obligés de se plier aux règles musulmanes, ça c'est ma propre opinion. Les Japonais sont très pointilleux sur le code. Comme je te disais auparavant ce qui régit le Japon, c'est le code. Toutes les relations sociales sont régies par des codes par des attitudes par une hiérarchie, une manière de se comporter qui peut nous paraître complètement aberrante. Même en leur expliquant, ils ne comprennent pas notre manière d’être; à tel point que lorsqu’ils viennent chez nous ou dans les pays du Moyen-Orient ce qui va primer ceux sont leurs codes. Ceux sont leurs codes en fait, qui vont régler leur comportement...

« Il y a eu des conflits… »

Guy Sahri: Cela ne risque-t-il pas de créer des problèmes ?

Christian Tissier:

Ce que je sais dans le domaine des Arts Martiaux, c’est qu’il y a eu des conflits! Surtout avec des Africains, un certain racisme était là. Le Japonais est une personne très droite. Le Japon c'est le Japon ! Ils sont avant tout Japonais. On pourrait dire d'un certain point de vue que les Japonais sont nationalistes. Chacun défend sa culture son patrimoine, ils sont japonais avant tout. Pour eux le Japon est l'origine du monde. Le mot « Nihon », l'origine du soleil, le pays du Soleil-Levant c’est quelque chose qu’ils défendent absolument. Oui, d’un certain côté, il faut vivre là-bas pour les comprendre…

« L’Aïkikaï c’est beaucoup occidentalisé… »

Guy Sahri: A votre avis, actuellement « l’esprit » de l’Aïkikaï est il resté le même que celui de vos débuts ?

Christian Tissier:

Il y a eu une évolution, quand je suis arrivé là-bas. Il n'y avait pas d’étranger ou vraiment très, très peu. En fait, nous n’étions que deux petits français à l’Aïkikaï. Un ami, Jean-François Perrin, ceinture blanche, qui venait d'arriver là-bas et moi-même. Cela fait un peu peur quand on y pense… Bon, c'est vrai que j'étais 2ème Dan mais je n’étais vraiment pas bon! En fait, j'ai eu comme premier professeur Monsieur Jean-Claude Tavernier et par la suite Monsieur Masahilo Nakazono, 8ème Dan de l’Aïkikaï de Tokyo. Il avait participé à la formation de 40 000 étudiants européens en Aikidō et il enseigna également le « Kototama » à un très petit nombre de disciples français, à Paris, jusqu'en 1972, année de son départ pour les Etats-Unis. Je me rappelle juste qu’il avait un charisme hors du commun. Monsieur Masahilo Nakazono avait étudié de nombreux Arts Martiaux y compris le Judo et le Karaté. Je ne pense pas qu’il pratiquait l’Aikidō depuis très longtemps, mais il semble qu’Ô Senseï avait confiance en lui et peut-être en son aptitude à entretenir les relations humaines. Monsieur Masahilo Nakazono fut un très bon ambassadeur de l’Aikidō. Mais à l’époque c'était vraiment le balbutiement de l’Aikidō, contrairement au Karaté et au Judo qui étaient déjà bien implantés en France et en Europe. Le plus important c'est qu'il n'y avait pas beaucoup de pratiquants d'Aikidō et, de plus, c’étaient d’anciens Judokas. A cette époque, il existait, dans l’Aikidō, une attitude, un comportement de judoka. Quand je suis arrivé là-bas c'était différent au niveau technique et au niveau de l’étiquette. L’Aïkikaï c’est beaucoup occidentalisé depuis, beaucoup d'Américains d'Européens, de personnes du monde entier, mais le fondement des cours est toujours le même. Je dirais que la sensation est très différente maintenant de celle qu’elle était en 1968. Pour moi, quand je suis arrivé au Japon, tout jeune gamin, un 6ème Dan, même un 5ème, ou un 4ème qui avaient 30 ans, étaient des anciens. Maintenant évidemment si je vais là-bas, j'ai 58 ans, 7ème Dan, quand je rencontre un 6ème Dan qui a une certaine audience, je le perçois comme un disciple. Je n'ai peut-être pas les bons repères. Certainement un jeune qui a 18 ans et qui arrive au Japon et découvre l’Aikidō, face à des « hauts gradés », pour lui, quelque part, le côté « grand maître » restera. En fait ils n’ont pas la connaissance. Il existe une échelle de valeurs, mon échelle de valeurs à changée avec le temps et je dirais que sur le plan de la pratique c’est valable dans toutes les disciplines au Japon. Hier l’aspect martial d’après guerre était très important, aujourd’hui son importance est moindre. 1968 était une autre époque. C'était l'après-guerre au Japon. Les Japonais commençaient à peine à s'en sortir économiquement, c'était un autre monde pour eux. Même si la présence américaine était très forte au Japon, les personnes qui pratiquaient les Arts Martiaux étaient considérées comme des Samouraïs. C'était une sensation très forte et étrange à la fois. Cela a complètement changé depuis... Quand j'étais à l’Aïkikaï, j’allais quand même voir mes amis au Karaté mais ce n'était pas toujours aussi évident. Mes relations avec eux restaient délicates.

« Il y avait une atmosphère particulière… »

Guy Sahri: Ô Senseï Morihei Ueshiba décédé en 1968. Auriez-vous aimé le rencontrer pour pouvoir encore mieux comprendre sa démarche spirituelle ?

Christian Tissier:

(Sourire) J’y ai souvent pensé... En fait quand je suis arrivé au Japon il venait tout juste de décéder. Je n'ai donc pas eu la chance de le connaître, ni de le voir. Il était trop loin de moi quelque part. C'était une légende! C’était l’Aikidō, l'essence même de l’Aikidō. C'est quand même grâce à lui que cette discipline existe. C'est une discipline qui est devenu aussi mentale parce qu’il y avait quelque chose au bout. Nous lui en sommes tous très reconnaissants. Mais bon, si j’étais arrivé deux ans plus tôt, avant son décès en 1968, j'aurais vu une personne âgée de 86 ans, je n'aurais peut-être pas reconnu ce que je recherchais, ce que je voulais vraiment. J’aurais certainement été complètement ébahi! C'est évident que toutes les personnes qui l'ont rencontré étaient complètement époustouflées, impressionnées par cette personne. Mais quand je regarde les vidéos il y a des choses que je vois et des choses que je ne vois pas. Il y a des choses que je comprends et des choses que je ne comprends pas. Je ne me reconnais pas dans cette démarche parce qu’Ô Senseï Morihei Ueshiba était une personne extraordinaire au-delà de la technique. A l’heure actuelle je me sens encore comme un technicien. Ce n'est pas Ô Senseï qui a systématisé les codes techniques, c'était son fils, le Doshu. C'était son fils qui a dit voilà : « il y aura des mouvements positifs, des mouvements négatifs pour que le patrimoine se prolonge. Il faut fixer des règles »… un peu comme en Kata dans le Karaté. Je suis de cette école-là et je suis totalement reconnaissant même si j'ai eu des Senseï qui étaient totalement imprégnés par Ô Senseï. C'était quelque chose d'extraordinaire! Je pense que s’ils ne l'avaient pas connu ils n’auraient peut-être pas pratiqué l’Aikidō, peut-être auraient-ils fait autre chose! Il y avait donc certainement une atmosphère particulière qui m'échappe totalement…

Guy Sahri: Maintenant avec un certain recul sur la pratique et vous-même, pensez-vous être digne de poursuivre son enseignement, d’adapter votre parcours et de le mettre au service de ceux qui en ont le plus besoin ?

Christian Tissier:

(Sourire) Digne de son enseignement ? Je ne l’ai jamais reçu… J'ai plutôt reçu l'enseignement de son fils, le Doshu, Kisshomaru Ueshiba, celui de Senseï Seigo Yamagushi qui était également l’élève direct de Ô Senseï. En fait ce que j'ai appris avec eux c'est un peu plus que la technique. J'ai appris aussi les principes, c'est-à-dire ce qui m'a permis de me libérer de la tutelle technique vis-à-vis d'eux-mêmes en particulier, ça m'a permis aussi de reprendre à mon compte l'enseignement que j'ai reçu, d’être libéré... Cette liberté me permet, quand je vais enseigner quelque chose, quand je vais faire un stage, de développer des techniques, d'avoir des sensations différentes avec quelque chose qui est construit par moi-même plutôt qu’un acquis sans essence. La filiation bien évidemment m’est très claire. Toutefois, je ne suis pas certain qu'on puisse reconnaître dans ma technique, la technique d'un de mes maîtres. J'ai ma propre approche de la pratique. La rigueur technique, la distance, la vision, la réussite et la conduite du partenaire, la notion de communion tout cela oui, c’est identique. Mais sur l'expression elle-même, son sens profond, cela diffère beaucoup. Cela évolue où cela n'évolue pas. Là c'est un autre problème…

« Ce sont les principes qui sont importants… »

Guy Sahri: En Karaté il y a des styles, des écoles. Y a t’il des courants voire des styles d’Aikidō ?

Christian Tissier:

Il y a des styles qui sont très marqués et qui pourtant viennent de la même source, la même école forcément mais il y a des styles qui se veulent en tant que tels, c'est-à-dire qu'ils veulent être un style particulier, une école particulière. Je ne pense pas que c'est pour se démarquer de l'Aikidō lui-même. Ce n'est pas pour dire que c'est « nous » qui détenons la vérité nous sommes différents de vous parce que nous pratiquons ainsi, cela on ne peut pas le changer, ce sera toujours comme ça. Je n'ai pas cette conception-là. Il faut que cela change et, comme disait si bien Ô Senseï Gichin Funakoshi, ce sont les principes qui sont importants! C’est beaucoup pour nous pratiquants mais ce n'est pas grand-chose pour le commun des mortels... Il en est de même pour le Judo, le Karaté et pour les autres Arts Martiaux en général. Ce qui est important c’est l'éducation que l'on peut s’apporter à soi-même et aux autres en créant une place à travers la pratique. Certainement il y en a qui enseignent des pratiques, des styles qui peuvent être plus fermés que d'autres et ils ont peut-être leurs raisons pour le faire mais est-ce que leur système d'éducation est le même pour finalement déboucher sur quelque chose de fermé ou quelque chose d'ouvert. C’est une question qui, tout en restant fondamentale, est difficile et délicate à soutenir. Si l’on est détenteur de la vérité et qu'en même temps on est fermé, qu'on ne veut strictement rien changer par rapport aux autres avec un système d'éducation que l'on met en place, sans même regarder les autres, on risque de développer finalement des personnes complètement hermétiques voire « obtuses ». C'est très important parce que sans l’apport de l'autre on risque d'être foncièrement mauvais et pour moi ce n'est pas ma recherche en tout cas ce n'est pas ma conception de la pratique...

« J’essaie de le résoudre… »

Guy Sahri: L’Aikidō est une voie de « l’Art de paix », le but est d'améliorer l'Homme. Quand on voit l’augmentation sans précédent des actes de violence dans le monde, quelle est votre position, vous sentez-vous plus particulièrement investi d’une mission ?

Christian Tissier:

Je pense que ce serait prétentieux de me sentir investi d'une mission. Je pratique avec enthousiasme. J'aime ça. Cela me plaît. J’ai besoin de le faire, j’y crois. À partir de là, j'essaie d'avoir un comportement dans mes cours, de bonifier les principes que je mets en place, c’est-à-dire que dans une action où il y a contrainte avec le partenaire, l’adversaire, et que le conflit ne peut être résolu harmonieusement, j’essaie de le résoudre d’un geste aussi pur que possible, voire martial. Donc j'essaye d’avoir une image dans ma pratique. À partir de la tous ceux qui vont suivre mon enseignement et tous ceux que je vais rencontrer, je ne cherche pas à les convaincre de quoique ce soit, bien au contraire je cherche simplement à les initier. Je ne pense pas dans mes cours parler de « paix », de « Ki » mais plutôt, par exemple, essayer de démontrer dans une action comment il est possible de conserver une pureté dans le geste et dans la pensée tout en ayant une relation martiale conflictuelle et comment résoudre ce conflit en y rajoutant ce que l'on cherche...

Guy Sahri: Qu’est ce qui peut vous paraitre choquant dans cette violence? Pensez vous qu’il y a une grande inégalité de l’information au profit d’une comunication plus ou moins vraie des médias et que finalement cela favorise une « haine » ?

Christian Tissier:

Ce qui me choque dans cette violence c’est que ce n’est pas une violence raisonnée mais aveugle. Dans les Arts Martiaux plus particulièrement dans l’Aikidō il n'y a pas de compétition. On a une confrontation mais cette violence n'est pas aveugle elle n’est pas animée par cette folie destuctive. Je dirais qu’elle est contrôlée quelque part. Je ne sais pas si la violence extérieure elle-même est manipulée par l’information!... Je pense qu'il y a plutôt plein de failles dans le système, on s’interroge de plus en plus avec internet, c’est peut être encore l’endroit où il y a encore une vraie liberté. Ces dernières années, l'apparition d'une faille dans le système éducatif se ressent de plus en plus, que ce soit à l'école, dans la famille, les enseignants, les éducateurs sportifs. Quand j’entends certains qui pour soutenir une équipe lui disent : « les gas il faut aller les tuer! »… Cela me révolte totalement mais alors complétement! Ce n'est pas anodin ce que l'on dit... Il y a un gros malaise! À partir de la j'ai le sentiment qu'il n'y a plus de limites et qu'il y a quelque chose d'impossible. Certes je peux comprendre qu'il y ait une altercation entre deux personnes qu’elles se mettent des claques mais que quelqu’un soit capable d'enseigner et d'éduquer de cette manière, oui cela fait très peur! On n'a pas de prise, voire de compréhension sur ce type de réaction. A ce niveau là, on frôle l’irraisonnable !

« On vit dans ce monde-là… »

Guy Sahri: Croyez-vous que l’Aikidō ou tout autre Art Martial permette de contrôler cette « folie » de la violence ?

Christian Tissier:

C’est sûr que quand je mets mon kimono, mon Hakama je ne pense pas à ce qui se passe à l'extérieur. Je me dématérialise du monde extérieur, ça c'est clair. C'est peut-être une bonne chose finalement! Mais certains esprits chagrins auront bien remarqué la propension qu’ont les medias à développer outrageusement leur rubrique faits divers à l’antenne depuis quelques années, c’est ingénieux de leur part… Il est plus que fréquent de compter jusqu’à 15 voire 20 minutes de faits divers dans les journaux télévisés dès l’ouverture à 13 ou 20H. C’est du matraquage visuel, à croire que le reste de l’actualité s’évapore devant l’importance grandissante d’une marée de faits divers tous plus jubilatoires les uns que les autres. Pendant qu’on s’apitoie sur le sort de malheureux, on renforce aussi le sentiment dans l’opinion que ces fâcheux faits divers sont plus importants que la misère du reste du monde. Et cela me révolte d’autant plus qu’à toute cette folie médiatique s’ajoute la désagréable sensation que le comportement individuel est la seule chose digne d’intérêt pour nos décideurs d’opinions et tu comprendras mieux pourquoi les faits divers ont envahi nos journaux télévisés… Remarque je pense que l'on finit par prendre du recul par rapport à certains événements et que forcément l’électrochoc diminue. C'est-à-dire on est concerné en tant que citoyen, en tant qu'individu. Cela ne nous concerne pas « nous » au sens propre du terme, c'est comme si c'était un monde parallèle. On vit dans ce monde-là on sait que cela peut nous arriver, on sait qu'il peut se passer n'importe quoi à la seconde près mais quelque part il faut s’obliger à prendre du temps et de la compréhension…

Guy Sahri: Lorsque vous étiez plus jeune pensiez vous avoir cette vision des choses ?

Christian Tissier:

Oh que non, non parce que je faisais partie du système et que je n'avais pas de recul par rapport à ma propre expérience. Je suis quelqu'un de simple, j'ai été élevé dans le 20ème arrondissement et à Montreuil dans la région parisienne. Ce n'était pas une banlieue spécialement favorisée à l'époque. Nous vivions dans un HLM, ce n'était pas les mêmes violences que l'on a actuellement dans les banlieues ça c’est sûr. Peut-être parce que maintenant on est devenu plus vieux, des vieux « cons » quoi ! (Rires)... Je pense que finalement c'est un autre monde et que l’on ne fait pas partie de ce monde physiquement oui mais intellectuellement il y a des choses qui nous échappent totalement, qu’on ne peut pas comprendre. On n’y peut rien... C’est vrai, avec tout ce qui se passe, on dirait une autre planète parfois !

« Une autre réflexion qui se fait… »

Guy Sahri: Croyez-vous que l’Aikidō peut apporter une importante évolution sociale comme il en est pour le football qui a une très grande popularité dans le monde entier ?

Christian Tissier:

C’est vrai que le football a une très grande popularité, mais est-ce que cela veut dire que cela apporte l'évolution sociale en elle même je ne sais pas. Au niveau de la densité de pratiquants c’est évident que cela apporte énormément. Ce serait parfait s'il n’y avait que des gens bien dans les stades malheureusement ce n'est pas toujours le cas. Est-ce que c'est la discipline qui génère autant de pratiquants, difficilement probable... L’Aikidō est pratiqué par une population bien ciblée, ce n’est pas n’importe qui, ce n'est pas anodin. Pourquoi ? Je pense que c'est comme ça, on doit accepter. Il y a des études très sérieuses qui ont été faites à ce sujet... Bien évidemment je ressens des catégories sociales. C'est ce qui reste logique quelque part! L’Aikidō comme Art Martial qui n'est pas en lui-même compétitif, qui n'est pas « aussi » un Art Martial immédiat et qui ne repose pas sur « je vais terrasser quelqu'un à l'instant… » ne va pas évidemment attirer une masse de personnes à sensation… C'est une pratique à long terme. C'est une autre réflexion qui se fait. Prenons un exemple en France l’Aikidō est énorme. Cela représente plus de 70 000 pratiquants. Dans le reste du monde il n'y a pas autant de pratiquants. Je pense même qu'au Brésil ils y sont à peu près, au maximum, 7000 à 8000 pratiquants Aïkidoka. C'est fascinant pour un pays qui compte plus de 199 millions d’habitants !

« Un Art de paix… »

Guy Sahri: Chose incroyable, que pensez-vous des compétitions d’Aikidō qui se déroulent dans certains états du Brésil, alors qu’à la base c’est un Art non compétitif, un Art de paix ?

Christian Tissier:

Je suis allé au Brésil plusieurs fois diriger des Séminaires J'ai déjà remarqué et vu des compétitions d’Aikidō anonymement et je peux te dire que c'est mal foutu, voire incompréhensible ! L'Aikidō à la base c'est un Art de défense un Art de paix. Dès l'instant qu'il y a une attaque on se pose la question de savoir comment on va se défendre. On ne peut pas se satisfaire d’une technique qui marche de manière relative grâce aux qualités physiques que sont la force ou la rapidité dans une compétition. Il y a enfin l’aspect spirituel dans la pratique qui n’est pas à « mettre à la porte »! Je me rappelle ce que disait Senseï Shoji Nishio, 8ème Dan, malheureusement disparu de nos jours, que « l’Aïkido était le yurusu Budō, le Budō du pardon ». Et c’est cela, cela plus encore que tout le reste, qui est une spécificité de L'Aikidō. La notion d’intégrité, de respect vis-à-vis de l’autre. Donc pourquoi pas, il peut y avoir des compétitions d'Aikidō comme il y a des compétitions de Kata en karaté, comme il y a des compétitions de Patinage Artistique, seulement qu'est-ce qu'on juge dans une technique, la gestuelle, la chorégraphie ou l’efficacité ? Est-ce que toutes ces questions s’accordent ? Quelqu’un sera-t-il capable de juger, par exemple, la puissance, la stabilité, le sens réel dégagé, le travail des hanches etc. C'est évident qu'il y a des gens qui peuvent juger ces techniques, cela je n’en doute pas, mais les Aïkidoka ne peuvent pas juger çà. Et souvent c'est « la » question que l’on ne se pose pas ou que l’on ne veut pas réellement se poser. Finalement a-t-on vraiment besoin de compétitions pour exister ?

Guy Sahri: Seriez vous d’accord pour une compétition qui rapporte ?

Christian Tissier:

Je pense que c'est le problème de chacun de savoir si ce n'est pas par hasard que les pays pauvres sont meilleurs en boxe ou si ce n’est pas plutôt parce qu’une catégorie de gens en droit social très bas ont besoin de manger de se vêtir, de vivre quoi! C’est quelque chose de très délicat et en même temps très complexe. Voilà le problème en fait. Pour moi quand j'étais jeune j'ai fait de la compétition avant de pratiquer l'Aikidō j'ai fait quelques combats mais je n'ai pas du tout adhéré... Cela m’a permis de me rendre compte que ce n’est pas avec un coup de pied ou de poing qu’on règle un conflit, cela m’a permis de relativiser, de comprendre que le sac est le seul qui ne rend pas les coups, que même si un adversaire est plus faible on ne sait jamais ce qui peut te tomber dessus. C’est vrai cela m’a donné une certaine confiance une autre ouverture d’esprit. Mais de là à me voir vers les 40 ans me faire taper dessus ou taper sur quelqu'un pour de la compétition ! Je pense que si certains le font c'est parce qu’ils en ont vraiment besoin et qu’ils n'ont pas d'autre solution. Je n'ai absolument rien contre ces personnes à partir du moment où leur motif est vraiment « honorable ». Je comprends quelqu'un qui le fait pour nourrir sa famille, je le conçois parfaitement! Mais je ne comprends pas celui qui y va pour la « violence » pour une gloire sans mérite! Ce n'est pas le sens de l'évolution à mon avis. Pourtant au sens figuré je ne suis pas un pacifiste mais il faut remettre les choses à leurs places, il y a quand même une certaine violence dans le pacifisme...

« Il y a quelque chose… »

Guy Sahri: Ces dernières années trouvez-vous que l’enseignement technique et spirituel a évolué au sein des pratiquants, Clubs et Fédérations ?

Christian Tissier:

A un certain moment dans les années 1960, l'aspect technique était souvent un peu négligé par rapport à l'aspect spirituel, il n'y avait pas beaucoup de recherche dans ce sens-là, il n'y avait pas ce sens magique dans la pratique. Mais il y a quelque chose! Il n’y a rien de magique! Vous ne pouvez acquérir le principe de l'Aikidō, du Judo, du Karaté que si physiquement vous acceptez une certaine discipline du corps, il en va de même pour la méditation, le Zen. Quelque part on n'a pas choisi une discipline contemplative. C’est nous qui choisissons nous-mêmes une discipline physique et le corps comme support, comme outil, pour éventuellement découvrir quelque chose spirituellement et mentalement. On ne peut pas nier l'aspect technique. On ne peut pas nier l'aspect de sensations, d'un certain état d'être. S'il n'y a pas cet aspect technique, il ne peut pas y avoir d'ouverture vraiment ressentie sur tout ce qui est « autre » que la technique. À partir de la je pense qu'il serait mieux de prendre un livre c'est plus simple pour comprendre !

« Il y aura toujours des personnes qui vous diront… »

Guy Sahri: Que craigniez-vous le plus dans ces organismes ?

Christian Tissier:

Je ne crains rien spécialement, on a besoin de club, d'association, de Fédération parce qu’on progresse plus vite quand on est nombreux. C'est une question d'organisation, d'assurances etc… C’est évident que maintenant rien n'est parfait. Il y aura toujours des personnes qui vous diront qu'elles sont plus ou moins influentes à la tête des Fédérations et qui peuvent d’une certaine manière influencer la pratique, comme les compétitions. Par exemple, un président qui décide du jour au lendemain de faire de la compétition pour un ensemble de raisons médiatiques. Concernant cela, je pense qu’une certaine vigilance est nécessaire mais je ne pense pas qu'il y ait un danger particulier. Je pense qu’il y a plus de danger à dire que cette Fédération ne me convient pas, d’en créer une autre et de m'isoler totalement. On peut être nombreux à partir et, faire des groupes dans son petit coin, cela isole les personnes. Çà c'est mon opinion. En France il y a deux Fédérations d’Aikidō, cela reste exceptionnel! En fait, à l'époque où le plus grand groupe était à la Fédération Française de Judo – FFJ, il fallait que nous en sortions pour devenir autonomes comme le Karaté, pour créer une seule Fédération d’Aikidō. Certaines personnes avaient considéré que ce n'était pas le moment. D'autres personnes étaient d'accord pour partir mais lorsqu'il y a eu cette séparation du Judo cela ne s'est pas fait dans de très bonnes conditions. Il y a eu de nombreux problèmes politiques et certaines personnes, comme moi-même ont décidé de rester et de voir venir les choses. À partir de là, il y a eu deux Fédérations qui restent totalement estimables. C’est une autre structure un peu différente de notre Fédération Française qui privilégie plusieurs sensibilités alors que l'autre Fédération est plus dans un aspect hiérarchique avec un Senseï en haut qui est Monsieur Nobuyoshi Tamura, 8ème Dan de l'Aïkikaï de Tokyo et Délégué de l'Aïkikaï So Hombu pour l'Europe. Cette personne est tout-à-fait estimable. Nous n'avons pas le même mode de fonctionnement. C'est vrai que d'un certain point de vue, on a isolé notre technique qui reste différente même si cela reste la même pratique pour tous le monde. J'espère que cela se résoudra...

Guy Sahri: Avez-vous eu des difficultés pour vous faire entendre dans la vie et surtout par les politiques ?

Christian Tissier:

(Sourire) Je n'ai pas eu de difficulté, parce que je n'ai rien demandé. Etant donné que je n'ai pas spécialement de contacts en politique je n'ai vraiment jamais essayé. Que cela soit avec des députés et des sénateurs non, par contre avec un maire pour mon Dojo j'y suis amené quelque part. Mais je n'ai vraiment jamais demandé quoi que ce soit en retour...

« On apprend à celui qui perd… »

Guy Sahri: Croyez vous que l’Aikidō soit aussi une éthique de la responsabilité ?

Christian Tissier:

Certainement. Mais il n’y a pas que l'Aikidō, où je pense que l'on peut essayer de responsabiliser les personnes dans le cadre de la pratique. C'est un jeu, on amène le pratiquant à se responsabiliser en le plaçant en face d’une contrainte dont il faut trouver la solution. Cela nous responsabilise par rapport à nous-mêmes pour résoudre cette contrainte et par rapport à un partenaire, ce qui reste très intéressant. En Aikidō il n'y a pas de compétition comme je l’ai souligné auparavant, c'est un jeu de rôle, mais c'est la seule discipline où à 50 % du temps on est celui qui va perdre... En Aikidō, on apprend à celui qui perd, ce qui n'est pas le cas dans d'autres disciplines où on apprend le Fair-Play, c'est un très bon esprit c'est normal. En fait on apprend à « être » dans la condition de celui qui perd en ayant une responsabilité…

Guy Sahri: Pensez vous que cela rejoint ce qu’Ô Senseï Morihei Ueshiba démontrait par son humilité et l’acceptation de soi ?

Christian Tissier:

L’humilité c'est à double tranchant surtout dans des situations conflictuelles. Le plus important c'est d'être ce que l'on est ni plus ni moins et d'accepter cette position. Je pense que c'est çà le plus difficile...

Guy Sahri: Vous sentez-vous plus libéré des contingences de ce monde ?

Christian Tissier:

Je me sens assez bien. Je peux dire que je suis quelqu'un d'épanoui. Ma vie me convient. La seule chose que je puisse craindre c'est que des gens qui me sont chers partent et disparaissent avant moi. En dehors de cela oui, je suis quelqu'un de privilégié... à tous points de vue.

« Mais il y a des liens très, très forts… »

Guy Sahri: Et la place de la famille dans tout cela ?

Christian Tissier:

La famille c'est très important. Mon père a disparu malheureusement, mes enfants, la personne avec qui je vis actuellement, évidemment mon ex épouse, Micheline, font partie bien évidemment de la famille. Mais il y a aussi la famille au sens très large, les amis que je connais depuis 20, 30, voire 40 ans qui sont toujours présents, qui sont toujours fidèles dans les moments difficiles. Je dirais qu'il n'y a pas de lien familial au sens de la généalogie mais il y a des liens très, très forts. Le plus important c'est de ne pas vivre seul. Plus on va dans la responsabilité en tant que professeur d'Arts Martiaux, plus on a le sentiment qu'on voudrait être un patriarche. On aime quand il y a bien des personnes autour de soi, surtout quand c'est votre famille, quand ce sont vos enfants qui viennent vous demander un conseil, une attention et se rapprocher pour finalement se sentir bien auprès de vous. À partir de la tout est possible et on sait que quelque part on a réussi...

« C'était un être humain fabuleux... »

Guy Sahri: Cela revient à la question que je vous posais au début sur Ô Senseï Morihei Ueshiba, qu’est ce que cela vous aurez fait de le rencontrer, si vous en aviez eu la possibilité ?

Christian Tissier:

(Sourire) Je pense que tu as raison, peut-être que maintenant je serais prêt à le rencontrer. Et c'est vrai que c'est une question très importante puisque je me la pose quand même assez souvent... Prenons l'exemple où je donne un cours à un jeune enfant ou un jeune adolescent, il fait le salut à une image, je peux lui expliquer pourquoi il doit se courber devant cette image mais, en fait, qui représente-t-elle? Un vieux monsieur avec une vieille barbe qui n'est même pas français et qui peut être 10 fois plus vieux que son propre grand-père et qui est décédé il y a plus de 50 ans. Qu'est-ce que cela sera dans une centaine d'années ! Peut-être qu'il faudrait trouver quelque chose de plus moderne ou de plus accessibles pour les générations futures. Ô Senseï Morihei Ueshiba n'était pas Dieu, c'était un être humain fabuleux! Il faut quand même relativiser, remettre les choses dans leur contexte. On lui doit énormément, çà c'est sûr. On doit toujours quelque chose à quelqu'un qui existait avant, c'est cela aussi la culture japonaise. « Keïko » dans l’idéogramme japonais, c'est « le fil qui nous lie ». Quand on pratique durant l'entraînement c'est ce fil qui nous relie à tous ceux qui nous ont précédés il y a plus de 1000 ans. C'est la continuité, on continue à tisser ce fil qui va relier les autres générations à travers notre pratique...

Guy Sahri: Que pensez-vous de cette citation: « Dieu regarde les mains pures, non les mains pleines » ?

Christian Tissier:

(Sourire) Je pense qu'il faudrait que j'y réfléchisse, parce que c'est vraiment un essai philosophique... Dieu regarde les mains pures… (Silence) Je pense qu'on pourrait se poser la question si Dieu existe. Et lequel ? Est-ce que Dieu seul est Homme, l'homme est-ce que c’est moi, sans prétention aucune, et donc est-ce que moi-même je regarde les mains pures plutôt que les mains pleines. C'est vrai que d'un certain côté j'aime bien aussi avoir les mains pleines mais cela me satisfait d'autant plus d'avoir les mains pures pour la pureté dans le geste. Je ne tiens pas compte des influences mystiques parce que pour moi il n’y en a pas. L’Aikidō est quelque chose que je fais depuis très longtemps donc de façon tout-à-fait naturelle. Quelque part, effectivement, je travaille avec mon corps, mais je ne fais pas un sport, je pratique plutôt une discipline, voire peut-être avec des mains pleines, mais L'Aikidō reste quelque chose de fantastique et c'est vraiment la pureté par le geste qui reste exceptionnel...

« Le chant des oiseaux… »

Guy Sahri: Pour finir je vous invite à répondre à ces 10 questions. En fait, je regarde souvent l'Actors' Studio avec James Lipton, et c’est vraiment un moment que j'adore, c'est le fameux questionnaire à la fin de l’émission française de Bernard Pivot « Bouillon de Culture » bien sur vous répondez si vous le souhaitez:

Votre mot préféré ?

Je t'aime...

Le mot que vous détestez ?

Putain !

Votre drogue favorite ?

Une coupe de champagne.

Le son, le bruit que vous aimez ?

Le chant des oiseaux.

Le son, le bruit que vous détestez ?

Le bruit de la ville.

Votre juron, gros mot ou blasphème favori ?

Putain... (Rires)

Homme ou femme pour illustrer un nouveau billet de banque ?

Si c'est un homme ou une femme cela m'est complètement égal...

Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?

(Silence de quelques minutes)… Le métier de mon père !

La plante, l’arbre ou l’animal dans lequel vous aimeriez être réincarné ?

Une orchidée.

Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire ?

Bienvenue... Christian !

Le site de Christian Tissier

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